Lombalgies de l’enfance: quelques données épidémiologiques récentes et leurs controverses

 

Federico Balagué1, Greet Cardon2

 

1: Service de Rhumatologie, Médecine Physique et Rééducation - Hôpital cantonal - 1708 Fribourg (Suisse)

2: Department of Movement and Sports Sciences - Université de Gent, Watersportlaan 2 - 9000 Gent (Belgique)

 

L’intérêt pour les rachialgies et spécialement pour les lombalgies des enfants et des adolescents s’est développé de manière spectaculaire au cours des dernières décennies. A la fin octobre 2004, une recherche bibliographique électronique dans PubMed au moyen des mots clés suivants " children OR adolescents OR teenagers AND low back pain " a permis d’identifier 1446 références. Toutefois, lorsqu’on ajoute le mot " epidemiology " à la recherche, ce chiffre diminue à 295 ou, lorsqu’on s’intéresse à l’étiologie " (associated OR risk OR causal) factors ", il s’abaisse à 234. La chronologie des publications montre en outre qu’il y a eu davantage de publications sur ces sujets depuis janvier 2000 que durant les années 1980-1989.

Au fur et à mesure que le nombre des publications épidémiologiques a augmenté, des informations, apparemment contradictoires sur plusieurs aspects, ont surgi. La plupart des auteurs ont décrit par exemple une plus grande prévalence des douleurs chez les jeunes filles (1-6), mais les études de Kim Burton ont mis en évidence une prévalence accrue chez les garçons (7) et d’autres études n’ont pas montré de différence entre les sexes (8,9).

Pour compliquer les choses, il a été démontré dans un article récent que les divergences entre les 2 sexes pouvaient varier en fonction de l’âge.

Ainsi, Korovesis et colls n’ont pas constaté de différences entre les garçons et les filles en 4ème et 9ème année alors qu’elles étaient très évidentes en 6e année par exemple. La relation avec l’âge et le sexe était différente en outre pour les dorsalgies et les lombalgies (10).

Des résultats semblables au sujet de l’interaction entre les variables " âge " et " sexe " ont été publiés par Roth-Isigkeit et collaborateurs (11).

Les divergences constatées dans la littérature au sujet de l’association des lombalgies avec le sexe ont été soulignées dans un article récent concernant la population générale et pas uniquement les adolescents.

Dans cette étude, la différence en défaveur du sexe féminin disparaît si l’on s’intéresse à la durée des douleurs lombaires (<7 ou >7 jours) (12).

Dans une autre étude danoise, la relation entre maux de dos et poids élevé à la naissance est statistiquement significative chez les garçons uniquement (13).

Dans une étude transversale effectuée en Afrique dans laquelle les hommes se plaignaient davantage de lombalgies que les femmes, les auteurs concluent que la différence entre les sexes est expliquée par les différentes activités professionnelles des deux sexes (14).

Enfin, dans leur rapport Çakmak et collaborateurs constatent qu’il n’y a pas de différence entre les sexes lorsque l’association avec les lombalgies est analysée au moyen du chi carré tandis que la régression logistique montre une prévalence accrue de douleurs parmi les jeunes filles (15).

A la faveur des exemples cités on se rend compte que des éléments tels que la localisation des douleurs (dorsale ou lombaire), l’âge, la définition de douleur utilisée (incidence cumulée, prévalence ponctuelle, durée du dernier épisode, etc.), en plus de toutes les variables potentiellement associées avec le mal de dos et qui s’avèrent différentes entre les 2 sexes… peuvent contribuer à expliquer des données épidémiologiques différentes entre les sexes.

On peut penser que l’association avec le sexe nest pas intéressante puisque c’est une variable qui ne peut être modifiée. Toutefois, il est utile de réfléchir à ce problème, car l’analyse et la compréhension des divergences apparentes entre les résultats des études peuvent sappliquer à d’autres variables.

Si l’on se penche attentivement sur la littérature, on remarque qu’il y a des différences méthodologiques considérables. Un certain nombre de facteurs " confounders " sont cités dans la littérature. Enfin, comme l’ont souligné Charlotte Leboeuf-Yde et collaborateurs, lorsque il y a des divergences entre les études, il faut considérer la possibilité d’une association réelle mais faible ou le fait que le terme "lombalgie" est trop vague et englobe des situations fort différentes qui peuvent avoir des étiologies différentes (16).

Cette présentation s’articule autour de quelques exemples de facteurs associés aux douleurs qui font l’objet de controverses comme, par exemple, les sacs d’école, le tabac ou l’anamnèse familiale.

 

Anamnèse familiale

 

La revue de la littérature sur les pathologies rachidiennes montre une agrégation familiale de certains types de lésions comme les hernies discales et les spondylolyses et spondylolisthésis (17).

Peut-on trouver une telle association pour les douleurs lombaires dites " non spécifiques "?

Dans une étude épidémiologique que nous avions effectuée il y a quelques années nous avions trouvé une association statistiquement significative entre les lombalgies rapportées par les enfants lors d’une enquête et l’histoire de lombalgies chez leurs parents (18) .

Plusieurs études n’ont pas montré dassociation entre l’anamnèse de douleurs chez les parents et celle chez les enfants (5, 19,20).

 

Il pourrait y avoir plusieurs explications à cette divergence. La différence principale entre notre étude et les suivantes réside dans la manière dont l’information a été obtenue. Lors d’enquêtes plus récentes, on a demandé aux parents de remplir un questionnaire concernant leurs propres douleurs tandis que nous avions demandé aux enfants si leurs parents avaient déjà été soignés pour des douleurs lombaires. De cette manière, l’association que nous avons trouvée peut être due à la sélection d’un sous-groupe de parents plus sérieusement atteints mais aussi au fait que certains enfants peuvent être plus sensibles à leur environnement.

 

Tabac

 

Parmi les facteurs de risque théoriquement modifiables on peut citer le tabagisme. Dans notre revue de la littérature nous avions trouvé quelques associations entre le tabagisme et les maux de dos mentionnées dans des enquêtes transversales (21-23).

 

Au contraire, d’autres enquêtes transversales nont pas mis en évidence d’associations entre ces 2 variables (5).

 

Les limites des études transversales pour évaluer les relations entre différentes variables sont bien connues. Dans ce but, les études longitudinales leur sont supérieures. Dans une étude méthodologiquement très bien conduite, Debbie Feldman et collaborateurs ont décrit un lien significatif et un effet dose-réponse entre la fumée et l’incidence de douleurs lombaires (24).

 

Dans une revue très complète du sujet (dans toutes les classes d’âge), Charlotte Leboeuf-Yde conclut que le tabac constitue un " faible facteur de risque " (25), et dans une autre étude épidémiologique portant sur presque 30’000 sujets, que le tabagisme est indiscutablement un facteur de risque mais que la relation causale avec la lombalgie est peu probable (26).

 

Sacs d’école

 

Le rôle éventuel des sacs d’école dans la genèse des lombalgies infantiles devient un sujet " chaud " à chaque rentrée scolaire. Les avis sont souvent contradictoires et semblent être parfois davantage influencés par des convictions personnelles que par des données scientifiques.

 

Dans le cadre du projet Européen COST-B13, nous nous sommes livrés à une revue de la littérature et avons résumé les données des publications recensées dans un article (27). Il en est ressorti que le port d’une charge, dans un sac à dos par exemple, a des conséquences biomécaniques et un certain coût énergétique. Toutefois, il n’y a pas suffisamment d’évidence scientifique pour attribuer aux sacs décole un rôle physiopathologique majeur dans la genèse des lombalgies de l’enfant ou de l’adolescent, ni pour proposer des interventions à visée préventive ciblées sur cet élément.

 

En conclusion, le clinicien devrait toujours se pencher avec un oeil critique sur la littérature spécialisée. Nous ne voulons pas entrer ici dans des considérations méthodologiques trop théoriques mais rappeler uniquement que, pour interpréter les résultats d’une étude, il faut absolument garder en tête et les caractéristiques précises de la population étudiée (âge, sexe, niveau socio-économique, activités physiques, système de santé, etc.) et la définition de " douleur " utilisée (fréquence ? intensité ? conséquences ? topographie ? récidives ? etc.). Ces deux aspects sont encore plus importants lorsqu’on souhaite comparer entre elles les différentes études.

 

Bibliographie 

 

1. Salminen JJ, Pentti J, Terho P. Low back pain and disability in 14-year-old schoolchildren. Acta Paediatr. 1992 Dec; 81(12):1035-9.

 

2. Vikat A, Rimpela M, Salminen JJ, Rimpela A, Savolainen A, Virtanen SM . Neck or shoulder pain and low back pain in Finnish adolescents. Scand J Public Health. 2000 Sep; 28(3):164-73.

 

3. Grimmer K, Williams M. Gender-age environmental associates of adolescent low back pain. Appl Ergon. 2000 Aug; 31(4):343-60.

 

4. Galal SB, Hamad S, Hassan N. Self-reported adolescents' health and gender: an Egyptian study. East Mediterr Health J 2001 Jul-Sep; 7(4-5):625-34.

 

5. Kovacs FM, Gestoso M, Gil del Real MT, Lopez J, Mufraggi N, Mendez JI. Risk factors for non-specific low back pain in schoolchildren and their parents: a population based study. Pain 2003 Jun; 103(3):259-68.

 

6. Shehab D, Al-Jarallah K, Al-Ghareeb F, Sanaseeri S, Al-Fadhli M, Habeeb S. Is low-back pain prevalent among Kuwaiti children and adolescents? A governorate-based study. Med Princ Pract. 2004 May-Jun;13(3):142-6.

 

7. Burton AK, Clarke RD, McClune TD, Tillotson KM. The natural history of low back pain in adolescents. Spine 1996 Oct 15;21(20):2323-8.

 

8. Wedderkopp N, Leboeuf-Yde C, Andersen LB, Froberg K, Hansen HS. Back pain reporting pattern in a Danish population-based sample of children and adolescents. Spine 2001 Sep 1; 26(17):1879-83.

 

9. Jones MA, Stratton G, Reilly T, Unnithan VB. A school-based survey of recurrent non-specific low-back pain prevalence and consequences in children. Health Educ Res. 2004 Jun;19(3):284-9.

 

10. Korovessis P, Koureas G, Papazisis Z. J Correlation between backpack weight and way of carrying, sagittal and frontal spinal curvatures, athletic activity, and dorsal and low back pain in schoolchildren and adolescents. Spinal Disord Tech. 2004 Feb; 17(1):33-40.

 

11. Roth-Isigkeit A, Thyen U, Raspe HH, Stoven H, Schmucker P. Reports of pain among German children and adolescents: an epidemiological study. Acta Paediatr. 2004 Feb;93(2):258-63.

 

12. Stranjalis G, Tsamandouraki K, Sakas DE, Alamanos Y. Low back pain in a representative sample of Greek population: analysis according to personal and socioeconomic characteristics. Spine. 2004 Jun 15; 29(12):1355-60.

 

13. Hestbaek L, Leboeuf-Yde C, Kyvik KO, Manniche C. Is low back pain in youth associated with weight at birth? A cohort study of 8000 Danish adolescents. Dan Med Bull. 2003 May; 50(2):181-5.

 

14. Omokhodion FO. Low back pain in a rural community in South West Nigeria. West Afr J Med. 2002 Apr-Jun;21(2):87-90.

 

15. Cakmak A, Yucel B, Ozyalcn SN, Bayraktar B, Ural HI, Duruoz MT, Genc A. The frequency and associated factors of low back pain among a younger population in Turkey. Spine. 2004 Jul 15;29(14):1567-72.

 

16. Leboeuf-Yde C, Lauritsen JM, Lauritzen T. Why has the search for causes of low back pain largely been nonconclusive? Spine. 1997 Apr 15; 22(8):877-81.

 

17. Balague F, Troussier B, Salminen JJ. Non-specific low back pain in children and adolescents: risk factors. Eur Spine J. 1999; 8(6):429-38.

 

18. Balague F, Skovron ML, Nordin M, Dutoit G, Waldburger M Low back pain in schoolchildren. A study of familial and psychological factors. Spine. 1995 Jun 1; 20(11):1265-70.

 

19. Sjolie AN. Psychosocial correlates of low-back pain in adolescents. Eur Spine J. 2002 Dec; 11(6):582-8.

 

20. Jones GT, Silman AJ, Macfarlane GJ. Parental pain is not associated with pain in the child: a population based study. Ann Rheum Dis. 2004 Sep; 63(9):1152-4.

 

21. Balague F, Dutoit G, Waldburger M. Low back pain in schoolchildren. An epidemiological study. Scand J Rehabil Med. 1988; 20(4):175-9.

 

22. Lebkowski WJ. ["Back pain" in teenagers and young adults] (original in Polish) Pol Merkuriusz Lek. 1997 Feb; 2(8):111-2.

 

23. Harreby M, Nygaard B, Jessen T, Larsen E, Storr-Paulsen A, Lindahl A, Fisker I, Laegaard E. Risk factors for low back pain in a cohort of 1389 Danish school children: an epidemiologic study. Eur Spine J. 1999; 8(6):444-50.

 

24. Feldman DE, Rossignol M, Shrier I, Abenhaim L. Smoking. A risk factor for development of low back pain in adolescents. Spine 1999 Dec 1; 24(23):2492-6.

 

25. Leboeuf-Yde C. Smoking and low back pain. A systematic literature review of 41 journal articles reporting 47 epidemiologic studies. Spine. 1999 Jul 15; 24(14):1463-70.

 

26. Leboeuf-Yde C, Kyvik KO, Bruun NH. Low back pain and lifestyle. Part I: Smoking. Information from a population-based sample of 29,424 twins. Spine. 1998 Oct 15; 23(20):2207-13.

 

27. Cardon G., Balagué F. Backpacks and spinal disorders in school children. Europa Medicophysica 2004; 40 (1): 15-20