SCIENCE

 

 

ALGIES LINEAIRES : IMAGES OU SIGNES TANGIBLES

 

 

Jean BOSSY,

Professeur honoraire de la faculté de Médecine de Montpellier-Nîmes

 

 

Des points douloureux ont été décrits dans toutes les médecines traditionnelles depuis la plus haute antiquité, et ils ont encore une large place dans la séméiologie médicale  moderne. Signe d’appel spontané ou provoqué, le point douloureux a une valeur locale ou à distance. Dans ce dernier cas, il est le plus souvent un signe qualifié de « rapporté » ou « référé ».

La douleur ponctuelle peut devenir locale ou régionale, s’étaler en nappe ou en zone (ceinture ou bande). Cependant le malade décrit souvent aussi non  plus un point ou une surface, mais un trajet qui  également peut être rapporté, et fera l’objet de la réflexion de ce jour. Ces trajets linéaires peuvent correspondre à des structures anatomiques, être d’origine somatique ou viscérale, spontanés ou provoqués, référés, mais aussi sine materia. Ce seront ces douleurs somatiques, spontanées, linéaires et sine materia qui nous occuperont.

 

Douleur linéaire sine materia et acupuncture.

 

Toute l’originalité de la construction conceptuelle de la Médecine Traditionnelle Chinoise a été de rapporter à ce signal local la valeur d’un symptôme référé [2] [4] d’une lésion ou d’un organe distant, et de décrire un réseau de trajets communicants, les jing-luo, portant des points sensibles ou douloureux à des emplacements définis et constants. Ces trajets, décrits par les malades, ont été nommés « méridiens » par Soulié de Morant [10], ou « canaux » (channels) par les anglophones. Ce réseau et les points qu’il porte, sont une part fondamentale du système médical traditionnel chinois où tout se tient : les viscères et le soma, la superficie et la profondeur, le chaud et le froid, etc., l’ensemble résumé dans le couple Yin-Yang, où entre bien peu de notre anatomo-physiologie moderne . Depuis trois siècles environ, les anatomistes et les médecins occidentaux ont vainement cherché un substratum anatomique périphérique (os, muscles, vaisseaux, …) à ces réseaux. Pourtant ces douleurs linéaires peuvent être des irradiations d’une structure anatomique comme le grand nerf sciatique par exemple. Mais dans au moins 30% des cas, les douleurs ne peuvent pas être corrélées à une telle structure et sont alors qualifiées  d’atypiques. Elles sont répétitives chez différents sujets, et correspondent à une partie ou à la totalité d’un méridien d’acupuncture. Ce n’est pas fait pour nous surprendre puisque ces lignes douloureuses ont été à l’origine  de la description des méridiens, il y a plusieurs millénaires [9]. Quelques exemples permettent d’illustrer cette analyse.

 

Le « U » latéro-facial

A la face, dans au moins 30% des cas [8], la douleur ne suit pas un trajet nerveux ou vasculaire, mais un « U » correspondant au trajet du méridien d’Estomac à la face.

 

Striation verticale du tronc

Au tronc se trouve le passage de tous les méridiens du membre inférieur (zu) à destination de l’extrémité céphalique, dont le trajet est perpendiculaire à celui des nerfs métamériques. Les travaux de Werner et Whitsel [11] en fournissent une explication qui sera évoquée plus bas.

 

La couture du pantalon de Vésicule Biliaire

Certains malades décrivent au niveau du membre inférieur des douleurs qualifiées de sciatalgies atypiques qui suivent la face latérale du membre de la malléole latérale au grand trochanter. Le trajet ne correspond pas à l’irradiation sciatalgique vraie qui suit le nerf grand sciatique à la face postérieure du membre, mais au méridien de Vésicule Biliaire.

Des douleurs fantômes du membre inférieur  suivant le trajet de méridiens ont également été décrites [7], [12]. Ainsi l’acupuncture pourrait-elle devenir un moyen d’exploration des membres fantômes [12].

 

Le Cœur, le Gros Intestin et le bras

Certains trajets douloureux décrits par des malades amputés du membre supérieur correspondent exactement au trajet d’un méridien et non à celui d’une structure anatomique  [12]. Ceci avait déjà été signalé en 1943 par Cohen et Jones [6] pour une douleur fantôme de l’angor coronarien. On rencontre également des douleurs linéaires en relation avec le méridien de Gros Intestin.  Partant de l’articulation acromio-claviculaire, la douleur suit le bord latéral du bras, et peut même intéresser le rayon digitifère de l’index.

 

Trajets référés : images ou réalités tangibles

Alors se pose la question du support de ces sensations, et des méridiens d’acupuncture qui leur correspondent. Une douleur rapportée ponctuelle s’explique bien actuellement par la convergence d’influx, viscéraux et cutanés par exemple, sur la corne dorsale de la moelle épinière  [4] [5]. La superposition d’unités neuronales spinales permet de comprendre qu’un train d’influx cheminant axialement  dans la corne dorsale, peut se représenter point par point  sur le revêtement cutané et être alors perçu comme un trajet continu transmétamérique [2].

 

Support spinal

La participation de la moelle épinière est corroborée par des observations chinoises. Ainsi la sensation propagée le long des méridiens peut être générée  par la stimulation électrique de points d’acupuncture. Par exemple, la stimulation du point ES13 (qihu) qui génère une sensation propagée jusqu’au 2° orteil, ES45 (lidui), ne voit pas cette sensation abolie par une anesthésie lombaire intrathécale, alors qu’elle ne peut pas être mise en évidence par la stimulation de ES45 lors de cette anesthésie [1]. D’autres études plaident en faveur d’un support nerveux central des méridiens. Ainsi Li Boning [7] et Xue Chong-Cheng [12] ont signalé que chez l’amputé du membre inférieur, la stimulation du moignon entraîne une sensation propagée hallucinatoire dans le membre fantôme.

 

Une image corticale

Chez l’animal, Werner et Whitsel [11] ont montré, par la technique des champs réceptifs cutanés, que l’organisation du cortex somato-sensitif mettait en évidence des trajets transmétamériques thoraciques ; ce pourrait être l’image des méridiens d’acupuncture au tronc.

 

En conclusion

 

L’absence de support structural périphérique connu ne permet pas de rejeter les méridiens d’acupuncture. Les trajets douloureux   décrits avec exactitude par différents malades et de façon répétitive sont les témoins de leur réalité. La dénervation périphérique complète (cérébro-spinale et autonome) des points qui supprime la sensation propagée, et la sensation propagée décrite par les amputés, montrent bien que le support anatomique est central. L’étude de ces trajets douloureux  référés devrait permettre d’avancer dans la compréhension des systèmes nerveux central et périphérique. Enfin les trajets ou irradiations anatomiques, comme les trajets périphériques sine materia ont un intérêt diagnostique et thérapeutique. Ces algies linéaires sine materia (périphériques) aident à comprendre certaines douleurs atypiques et certains malades douloureux [3] [5] 

 

Références                       

1-             Beijing Academy and Shanghai College of Traditional Chinese Medicine , 1984.

2-             Bossy, J. Bases morphologiques et fonctionnelles de l’analgésie acupuncturale. Giornale dell’Academia di Medicina  di Torino, 1973, CXXXVI, fasc. 1 – 12.

3-             Bossy, J. Approche comparative de la douleur : Médecine moderne et Acupuncture. Actualités de rééducation fonctionnelle et réadaptation. 13° série (L.Simon) pp.10-15. Masson, Paris, 1988. 

4-             Boureau F. Anatomo-physiologie des douleurs projetées, relation avec l’acupuncture.  Méridiens, 1977, 37-38 : 73-101.

5-             Boureau F., Willer J.C.  La douleur : exploration, traitement par neuro-stimulation et électro-acupuncture. Masson, Paris, 1979.

6-             Cohen H., Jones E.H. Reference of cardiac pain to phantom left arm. Brit. Heart J. 1943. 5: 67-71.

7-             Li Boning, Propagated sensation along meridians, or propagated hallucination phenomenon from stumps to the phantom limb. 1987.

8-             Mante Ch. Névralgie faciale et acupuncture. Thèse de médecine, Montpellier, 1977.

9-             Meng Zhaowei, Origin, formation and future of the theory of channels. Chinese Acupuncture and Moxibustion, 1982, 25 : 25-28.

10-         Soulié de Morant G., L’acuponcture chinoise ; Maloine, Paris, 1972.

11-         Werner G., Whitsel B.L. , Functional organization of the somato-sensory cortex. In handbook of sensory physiology Vol.2, pp.621-700. Ed. A.Iggo, Springer, Berlin, 1973.

12-         Xue Chong-Cheng, Acupuncture induced phantom limb and meridian phenomenon in acquired and congenital amputees. A suggestion of the use of acupuncture as a method for investigation of phantom limb. Chinese Medical J.  1986, 99 (3):247-252.