LES EXERCICES DE PROPRIOCEPTION LOMBAIRE ONT-ILS UNE PLACE DANS LE RECONDITIONNEMENT DU LOMBALGIQUE CHRONIQUE ?
EXPERIMENTATION CLINIQUE AU SEIN D’UNE ECOLE DU DOS.

 

 

Emilie BOOTZ

 

 

1. Introduction 

 

La lombalgie, ou douleur localisée dans le bas du dos, a une prévalence élevée qui en fait un problème de santé publique dans les pays industrialisés.     

 

Des études suggèrent que les programmes d’exercices actifs tiennent un rôle primordial dans le succès de la réhabilitation des lombalgies chroniques [12].

 

Ce programme porte principalement sur la réalisation de renforcement musculaire et d’étirement. L’Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation en Santé (ANAES) conseille également la pratique d’exercices de proprioception lombaire, malgré le manque de preuves d’efficacité de ceux-ci, étant donné le faible nombre d’études portant sur ce sujet [1]

 

Les programmes de rééducation proprioceptive ont déjà fait leurs preuves pour les articulations périphériques, surtout celles du membre inférieur [2]. Les quelques études portant sur les exercices de proprioception lombaire sont contradictoires, et bien souvent ne s’attardent que sur des évaluations subjectives (douleur, retentissement de la douleur dans la vie quotidienne (Dallas)…).

 

Plusieurs auteurs s’accordent à dire qu’un entraînement proprioceptif doit permettre d’acquérir un contrôle musculaire approprié ainsi qu’une sensation correcte du positionnement de la région entraînée, et ceci afin de prévenir et de limiter une lombalgie chronique.

 

Ces deux points sont rarement voire nullement évalués dans la littérature.  En effet :

- La plupart des auteurs [10, 6,11] sont d’accords sur le fait que chez les lombalgiques chroniques la proprioception lombaire est perturbée.
Ce déficit proprioceptif lombaire est évalué grâce à plusieurs tests, dont le plus couramment utilisé est le test de repositionnement. Malheureusement, aucune étude n’a évalué s’il y avait, à la suite d’un entraînement proprioceptif, une modification ou non de ce test. Ce qui traduirait une amélioration, ou non, de la proprioception lombaire.

- De même, plusieurs études montrent une altération au niveau du recrutement des muscles du tronc en réponse à une perturbation de la colonne vertébrale, traduisant donc un déficit neuromusculaire chez les lombalgiques chroniques. En effet, chez les lombalgiques chroniques l’activation du transverse de l’abdomen est retardée à la suite d’un mouvement rapide du bras. Ce muscle étant un puissant stabilisateur de la colonne lombaire, celle-ci serait donc vulnérable chez ces sujets,  la protection de la colonne vertébrale serait donc inadéquate, et pourrait donc provoquer d’autres blessures.

 

Nous réaliserons donc une étude contrôlée dans laquelle nous essayerons d’évaluer les effets d’un entraînement proprioceptif lombaire par l’intermédiaire d’exercices. Ceci afin de  déterminer si un entraînement proprioceptif lombaire peut :

-         Améliorer la proprioception lombaire et plus particulièrement la sensation du positionnement de la colonne lombaire.

-         Améliorer la stabilité lombaire en limitant le déficit neuromusculaire au niveau du tronc (retard d’activation du transverse de l’abdomen)

-         Améliorer les plaintes subjectives des patients : la douleur, la kinésiophobie, l’incapacité fonctionnelle.

-         Et dans une moindre mesure, nous verrons si ce type de rééducation pourrait agir sur  la mobilité lombaire ainsi que sur l’endurance des muscles du tronc.

 

 

2. Méthode

 

2.1. Population

La population de notre étude est composée de 13 patients : 6 femmes et 7 hommes. Ces sujets  fréquentent l’Ecole du dos (EDD) de la polyclinique « Baron Lambert » à Etterbeek. Ces patients répondent donc aux critères d’inclusions et d’exclusions de l’école du dos ainsi qu’aux quelques critères d’exclusions propres à notre étude. Les patients pouvant participer à cette étude sont répartis en deux groupes (témoins et expérimental) par tirage au sort.

 

2.2. Traitements proposés dans ces deux groupes

- Tout d’abord un traitement commun est réalisé dans ces deux groupes. En effet, cinq séances d’enseignement théorique sont pratiquées en début de traitement. Cet enseignement porte sur l’anatomie ainsi que la biomécanique de la colonne vertébrale, présentation des pathologies rachidiennes les plus fréquentes, notions d’ergonomie et de manutention de charge.

 

- Pour le groupe témoin, à cela s’ajoute 12 séances pratiques et ceci à raison de deux fois semaines. Ces séances permettent d’entreprendre un réentraînement physique, qui comprend un réentraînement cardiovasculaire par l’intermédiaire de vélo, des exercices de renforcement musculaire travaillant principalement les paravertébraux, les dorsaux, les obliques, et les muscles des membres inférieurs en général.

Et enfin des étirements sont également réalisés, de la chaîne postérieure, des pelvitrochantérien, du psoas des adducteurs de hanche….

 

- Les patients du groupe expérimental effectuent des séances de reconditionnement physique (comme le groupe témoin), mais à cela s’ajoute la réalisation d’exercices de proprioception lombaire. Avant tout exercice et pendant la durée de maintien de celui-ci, pendant  huit secondes, le patient devra réaliser la co-contraction du transverse de l’abdomen et du transversaire épineux. Pour cela il rentrera le bas du ventre et s’auto-grandira. Il maintiendra donc le verrouillage lombaire. Ces exercices seront soit réalisés sur un support instable (Fig. 2) (ballon de Bobath),  soit dans des positions étant elles-mêmes instables (Fig. 1).

 

FIG. 1

FIG. 2

 

2.3. Outils d’évaluations

- Il y a tout d’abord les outils d’évaluations propres à l’EDD qui comprennent des tests de mobilité lombaire (Schober modifié, inclinaisons latérales). Puis des tests d’endurance musculaire sont également entrepris tels le Sorensen et le Shirado. Et pour finir toute une panoplie de questionnaires : EVA de la douleur, Dallas (retentissement de la douleur sur la vie quotidienne), Roland Morris (incapacité fonctionnelle) et Tampa (kinésiophobie).

 

- Des évaluations propres à cette étude sont également réalisées.

En effet, un test de repositionnement par photométrie (Fig. 3 et 4) permet d’analyser la proprioception. Mais plus particulièrement la perception du positionnement de deux régions de la région lombaire (repères entre les vertèbres T12 et S2) d’une part et de la région comprise entre T1 et S2 d’autre part. Le patient doit choisir une position cible qu’il mémorise et, par la suite, il a 3 essais pour essayer de retrouver cette position cible. La différence entre la moyenne des trois essais et l’amplitude de la position cible choisie au début nous permet de déterminer une erreur de repositionnement. Nous observons cette position cible au niveau de la région lombaire ainsi que T1-S2. Et ceci est réalisé en position flexion, extension et inclinaison latérale. [8]

 

FIG. 3

FIG. 4

 

Un test EMG (Fig. 5) est également entrepris afin d’analyser l’activation du transverse de l’abdomen lors d’un mouvement rapide du bras droit en flexion (antépulsion) puis en abduction. Nous observons donc l’activation du transverse de l’abdomen (TA) par rapport à celle du deltoïde antérieur et moyen, comme ceci fut réalisé dans l’étude de Marshall et al. (2003) [7]. L’activation du muscle  transverse de l’abdomen (TA) lors d’un mouvement de bras est retardée chez les lombalgiques chroniques par rapport à l’activation présente chez les sujets sains. [3]

Ce test nous permet indirectement d’analyser la stabilisation lombaire.

 

L’examinateur se trouve derrière le patient, et lui donne plusieurs instructions :

Il commence par lui dire « attention », quand le sujet entend cela, il se prépare, car dans un intervalle de cinq secondes, l’examinateur frappera dans ses mains, le sujet réalisera alors une antépulsion du bras droit le plus rapidement possible.

Nous répétons ceci cinq fois (antépulsion du bras). Puis nous faisons de même, avec un mouvement d’abduction du bras, que nous répétons également cinq fois.

 

FIG. 5

 

 

3. Résultats

 

Nous avons réalisés des analyses statistiques intragroupes ainsi qu’intergroupes.

 

3.1. Résultats des évaluations propres à EDD

 

 

Schober

Inclinaisons

Sorensen

Shirado

EVA douleur

témoin

NS

NS

NS

S*

NS

expérimental

NS

NS

NS

S*

S***

Différence entre les deux groupes

NS

NS

NS

NS

S* (en faveur du groupe expérimental= FGE)

S* : significatif ; NS : non significatif.

 

 

D. AVQ

D. travail

D.anxiété/dépression

D. social

RM

Tampa

Témoin

S*

S*

NS

NS

S*

NS

expérimental

S*

S*

S*

NS

S*

NS

Différence entre les 2 groupes

NS

NS

S* (en faveur du groupe expérimental= FGE)

NS

NS

NS

D : questionnaire de Dallas ; RM : questionnaire de Roland Morris.

 

 

3.2. Résultats des évaluations propres à l’étude

 

            3.2.1. Test de repositionnement 

 

ü      Pour la région lombaire :

 

 

RID

ID

RIG

IG

RF

F

RE

E

Témoin

NS

NS

NS

NS

NS

NS

NS

S*

expérimental

S*

S*

S*

S*

S*

S*

S*

S*

Différence entre les 2 groupes

S*

(FGE)

S*

(FGE)

NS

NS

S*

(FGE)

NS

S*

(FGE)

NS

RID : retour d’inclinaison droite, ID : inclinaison droite, RIG : retour inclinaison gauche, IG : inclinaison gauche, RF : retour de flexion, F : flexion, RE : retour d’extension, E : extension.

 

ü      Pour la région T1-S2 :

 

 

RID

ID

RIG

IG

RF

F

RE

E

Témoin

NS

NS

NS

NS

NS

NS

NS

NS

expérimental

NS

NS

NS

S*

S*

S*

NS

NS

Différence entre les 2 groupes

NS

NS

NS

S*

(FGE)

S*

(FGE)

S*

(FGE)

NS

NS

 

           

3.2.2. Test EMG

 

 

témoin

expérimental

Différence entre 2 groupes

mvt de bras

ABD

Flexion

ABD

Flexion

ABD

Flexion

TA gauche

NS

NS

S*

NS

NS

NS

TA droit

NS

NS

S*

S*

S* (FGE)

NS

 

 

4. Discussion

 

4.1. Discussion des évaluations propres à EDD

 

Au vu des résultats, nous pouvons observer que les rééducations proposées dans ces deux groupes agissent pratiquement sur les mêmes paramètres. Seul deux points divergent :

l’évolution de la symptomatologie douloureuse ainsi que la répercussion sur le plan psychologique. Ceci montrerait donc l‘action des exercices de proprioception lombaire.

 

L’impact de la rééducation proprioceptive lombaire sur la symptomatologie douloureuse a souvent était controversé. En effet, Koumantakis et al. (2005) [5] montrèrent que cette rééducation ne permet pas de diminuer la douleur, tandis que O’Sullivan et al. (1997) [9] observèrent une réduction de la douleur, suite à un tel entraînement, chez des patients souffrant d’instabilité lombaire.

De par notre étude nous pouvons voir que la rééducation proprioceptive lombaire permet d’atténuer la douleur chez tous les lombalgiques chroniques et non uniquement chez des patients présentant une instabilité lombaire.

 

Aucune étude à notre connaissance n’a évalué l’action de ce type de rééducations sur les sentiments d’anxiété et de dépression. Mais suite à cette étude, nous pouvons observer une réduction significative de ces sentiments. Les patients du groupe expérimental ont peut être pris conscience de l’existence de muscles protecteurs travaillés lors des exercices de proprioception lombaire.

 

4.2. Discussion des évaluations propres à l’étude

 

4.2.1. Test de repositionnement

A travers les résultats obtenus lors du test de repositionnement par le groupe témoin au niveau de la région lombaire, nous pouvons dire que la pratique d’exercices traditionnels ne permet pas d’améliorer la perception du positionnement de cette région lombaire. Ce type de rééducation ne permet donc pas d’agir sur la proprioception lombaire.

De plus, au vu des résultats dans ce groupe, les mêmes conclusions peuvent être tirées pour la région T1-S2.

 

            Cependant, suite aux résultats obtenus par le groupe expérimental au niveau de la région lombaire et de la région comprise entre T1-S2 lors de ce même test, nous pouvons donc affirmer que la combinaison d’exercices traditionnels à des exercices de proprioception lombaire permet d’améliorer la perception du positionnement de la région lombaire et de la région T1-S2. La proprioception de ces deux régions en est donc améliorée.

 

A la comparaison statistique de ces deux groupes, nous pouvons observer plusieurs différences significatives en faveur du groupe expérimental au niveau de la région lombaire et de la région T1-S2. Ceci sous entend donc le fait que les exercices de proprioception lombaire seraient plus aptes à agir sur la proprioception de ces deux régions que les exercices traditionnels.

La rééducation proprioceptive lombaire, en agissant sur le schéma corporel, le réveil des mécanorécepteurs, les récepteurs musculaires, permettrai donc une meilleure perception de la région lombaire ainsi que de la région T1-S2.

 

 

            4.2.2. Test EMG

Suite à notre étude, nous pouvons affirmer que la pratique seule d’exercices traditionnels, comme proposés dans le groupe témoin, n’agit pas sur l’activation des muscles locaux tels le transverse de l’abdomen. Pour essayer d’expliquer cela, nous pouvons nous appuyer sur Hodges et al. (2007) qui expliquaient qu’il n’y a pas d’activation plus précoce si l’exercice ne focalise pas le transverse de l’abdomen (le muscle étudié). [4]

 

Par contre la combinaison d’exercices traditionnels aux exercices proprioceptifs lombaire permet d’agir sur l’activation des muscles locaux (transverse de l’abdomen). En effet, suite au traitement proposé dans le groupe expérimental, nous pouvons observer quand fin de rééducation, le transverse de l’abdomen s’active significativement plus précocement.

Les patients de ce groupe présentent donc une meilleure stabilisation lombaire en fin de traitement qu’au début de celui-ci.

 

            Nous pouvons également ajouter que dans ce groupe, la rééducation proprioceptive lombaire serait plus « responsable » de cette amélioration, et que donc cette rééducation agirait sur l’activation des muscles locaux. En effet, une différence significative est présente en faveur du groupe expérimental lorsque l’on compare les résultats de ces deux groupes.

Hodges et al. (2007) avaient déjà observé qu’un recrutement volontaire du transverse de l’abdomen permettait d’agir sur l’activation de ce muscle. [4]

L’activation plus précoce de ce muscle serait due aux répétitions de contractions volontaires entreprises lors des séances de proprioception lombaire.

            En fin de traitement, ce groupe expérimental présente donc une meilleure stabilisation lombaire grâce à une activation plus précoce des muscles locaux : transverse de l’abdomen.

 

 

5. Conclusion 

Au vu de cette étude, nous pouvons donc observer que la rééducation proprioceptive lombaire permet d’améliorer la proprioception et plus particulièrement la perception du positionnement de la région lombaire et de la région comprise entre T1-S2.

Cette rééducation permet également de garantir une meilleure stabilisation lombaire, en permettant une activation plus précoce des muscles locaux (transverse de l’abdomen).

Et enfin d’atténuer certaines plaintes subjectives, telles la douleur ainsi que l’anxiété et la dépression.

Il serait donc intéressant d’incorporer ce type de rééducation à un programme d’école du dos.

 

 

6. Bibliographie 

1.       A.N.A.E.S. « Prise en charge du lombalgique chronique », conférence de consensus Anaes, 1998, Ann kiné 1999, t 26, n°1,p 2-11.  

2.       Chung R, Ambrose A, Carzoli J « Source of improvement in balance control after a training program for ankle proprioception. » Perceptual and Motor Skill, 92, 2001, p 265-272.

3.       Hodges P, Richardson C. “Altered trunk muscle recruitment in people with low back pain with upper limb movement at different speeds”. Arch Phys Med Rehabil, vol 80, 1999, p1005-1012.

4.       Hodges P, Tsao H. “Persistence of improvements in postural strategies following motor control training in people with recurrent low back pain”. Journal of electromyography and kinesiology 2007, p 1-9.

5.       Koumantakis G, Watson P, Oldham J. “Trunk muscle stabilization training plus general exercise versus general exercise only : randomized controlled trial of patient with recurrent low back pain”. Physical therapy, vol 85, n°3, Mars 2005, p209- 225.

6.       Leinonen V, Kankaanpaa M, Luukkonen M, Kansanen M, Hanninen O, Airaksinen O, Taimela S. “Lumbar paraspinal muscle function, perception of lumbar position, and postural control in disc herniation-related back pain”. Spine vol 28, n°8, 2003, p 842-848.

7.       Marshall P, Murphy B. “The validity and reliability of surface EMG to assess the neuromuscular response of the abdominal muscles to rapid limb movement”. Journal electromyography and kinesiology 13, 2003, p 477- 489.

8.       Newcomer K, Edward R, Laskowski, Yu B, Johnson J, Nan K. “Differences in repositioning error among patients with low back pain compared with control subjects. Spine, vol 25, n° 19, 2000, p 2488-2493.

9.       O’Sullivan PB, Phyty GD, Twomey LT, Allison GT. “Evaluation of specific stabilizating exercise in the treatment of chronic low back pain with radiologic diagnosis of spondylolysis or spondylolisthesis”. Spine vol 22, n°24, 1997, p 2959-2967.

10.     Swinkels A, Dolan P.  “Spinal position sense is independent of the magnitude of movement”. Spine, vol 25, n°1, 2000, p 98-105.

11.     Taimela S, Kankaanpaa M, Lutuoto S. “The effect of lumbar fatigue on the ability to sense a change in lumbar position”. Spine vol 24, n°13, 1999, p 1322-1327.

12.     Van Tulder M, Koes B, Bouter L. “Treatment of acute and chronic nonspecific low back pain: A systematic review of randomized controlled trials of the most common interventions ». Spine; 22 (18); 1997; p 2128-56.